La présence d’une substance chimique dans l’eau ne suffit pas, à elle seule, à conclure à un danger. Tout dépend de la substance concernée, de sa concentration, de la durée et de la voie d’exposition, ainsi que des effets démontrés. Cette distinction est essentielle pour comprendre la qualité de l’eau potable et l’état des milieux aquatiques en Suisse.
Les bases de données chimiques recensent désormais plus de 200 millions de substances. Ce chiffre ne correspond ni au nombre de substances utilisées dans l’industrie ni à celui des substances présentes dans l’eau. Il illustre surtout l’immense diversité du monde chimique.
Pour beaucoup de ces substances, les données sur les propriétés, le comportement dans l’environnement ou les effets possibles sur la santé restent limitées. Dans le même temps, seules certaines font l’objet de valeurs maximales précises pour l’eau potable. Cette situation ne signifie pas que l’eau potable est globalement dangereuse. Elle montre plutôt que la surveillance et l’évaluation ciblent des substances, des familles de composés et des risques prioritaires.
Qu’est-ce qu’un résultat d’analyse permet réellement d’affirmer ?
Plus de 200 millions de substances recensées
Les bases de données chimiques contiennent aujourd’hui plus de 200 millions de substances enregistrées : composés organiques et inorganiques, sels, métaux, polymères, substances naturelles, molécules biologiques ou encore produits à composition variable.
Ce total ne peut donc pas être assimilé au nombre de « produits chimiques dans l’eau ». Certaines substances ne sont fabriquées qu’en très petites quantités, sont utilisées uniquement dans des procédés industriels fermés ou ne sont plus employées. D’autres apparaissent seulement lors de la dégradation, comme sous-produits ou comme résidus de combustion.
Pourquoi existe-t-il si peu de valeurs limites ?
Une valeur maximale pour l’eau potable n’est pas fixée automatiquement dès qu’une substance est connue. Il faut notamment disposer d’informations sur sa toxicité, son absorption par l’être humain, l’exposition à long terme, sa présence dans l’eau et la possibilité de la mesurer de manière fiable.
Les ressources consacrées aux études toxicologiques et à la surveillance étant limitées, les autorités et les organismes spécialisés donnent la priorité aux substances fréquentes, particulièrement persistantes ou mobiles, ainsi qu’à celles dont les effets sanitaires ou écologiques sont plausibles ou déjà établis.
Pour de nombreux composés, les connaissances restent incomplètes. L’absence d’étude ne constitue toutefois ni une preuve d’innocuité ni la preuve d’un risque pour la santé.
Résultat d’analyse, valeur limite et risque : trois notions différentes
- Résultat d’analyse : une substance a été détectée au moyen d’une méthode donnée, au-dessus de sa limite de quantification.
- Valeur limite : une concentration fixée par la loi ou par des critères techniques ne doit pas être dépassée, ou sert de référence pour l’évaluation.
- Exposition : une personne ou un animal absorbe effectivement une substance, par exemple par l’eau potable, les aliments ou l’air.
- Risque : il dépend des propriétés de la substance, de sa concentration, de la durée et de la voie d’exposition, ainsi que de la sensibilité des personnes concernées.
La détection d’un composé dans un cours d’eau ne signifie donc pas automatiquement que l’eau potable distribuée présente un risque pour la santé. À l’inverse, une faible concentration n’est pas toujours négligeable. L’évaluation doit tenir compte de la substance et de la situation concrètes.
Comment les substances atteignent-elles le cycle de l’eau ?
Les produits chimiques peuvent parvenir dans l’environnement par de nombreuses voies :
- l’agriculture, notamment les produits phytosanitaires, les engrais et les médicaments vétérinaires ;
- les zones habitées, les produits ménagers, les détergents et les produits de soins corporels ;
- les médicaments provenant des ménages, des hôpitaux et de la médecine vétérinaire ;
- l’industrie et l’artisanat, notamment les solvants, les produits de procédé et les auxiliaires de fabrication ;
- les transports, par exemple l’abrasion des pneus, les carburants et les produits anticorrosion ;
- les décharges, les sites contaminés, les mousses anti-incendie et les anciennes pollutions ;
- les produits de dégradation issus de la transformation de substances initiales.
Une partie de ces substances rejoint les ruisseaux et les rivières avec les eaux usées traitées. Les stations d’épuration modernes éliminent de nombreux polluants, mais ne retiennent pas complètement toutes les micropollutions. En Suisse, certaines stations sont donc équipées d’étapes de traitement supplémentaires.
D’autres composés s’infiltrent directement dans le sol ou sont entraînés par les eaux de pluie. Les substances persistantes et mobiles sont particulièrement préoccupantes, notamment certains métabolites de pesticides, les PFAS, les solvants chlorés et d’autres produits chimiques industriels.
Les processus naturels peuvent eux aussi transformer les substances. Un principe actif peut donner naissance à plusieurs produits de dégradation, dont les propriétés diffèrent de celles du composé initial. Certains peuvent être plus mobiles ou plus persistants.
La situation en Suisse : une ressource largement souterraine
Les eaux souterraines et les sources couvrent plus de 80 % des besoins
En Suisse, les eaux souterraines et les eaux de source couvrent un peu plus de 80 % des besoins en eau potable. La protection du sous-sol revêt donc une importance particulière. Invisible, l’eau souterraine ne se déplace pas partout à la même vitesse : tout dépend du sol, des précipitations et des conditions locales.
De nombreux aquifères productifs se trouvent dans les vallées fluviales et sur le Plateau. Or ces régions accueillent aussi des zones d’habitation, des axes de transport, des activités industrielles et des surfaces agricoles. Les principales ressources en eau potable se situent ainsi parfois là où de nombreuses substances sont utilisées et transportées.
Les micropolluants dans les eaux de surface
De nombreux micropolluants sont détectés dans les cours d’eau suisses, notamment des pesticides, des médicaments et d’autres produits chimiques. Selon la substance et le cours d’eau, les concentrations vont du nanogramme par litre au microgramme par litre.
Dans les petits et moyens cours d’eau, les pesticides sont souvent particulièrement importants. Dans les grands fleuves, on détecte entre autres des médicaments. Pour les organismes aquatiques, certains composés peuvent déjà poser problème à de très faibles concentrations.
Ces résultats concernent d’abord le cours d’eau ou l’eau de surface. Ils ne permettent pas de conclure directement à la qualité de l’eau potable distribuée. Selon les cas, plusieurs étapes interviennent entre un ruisseau contaminé, un captage d’eau souterraine et le robinet : dilution, rétention naturelle, traitement et contrôles.
Les valeurs limites ne couvrent pas toutes les substances imaginables
La Suisse impose des exigences légales pour de nombreux paramètres chimiques de l’eau potable et de la protection des eaux. Des valeurs maximales s’appliquent par exemple à certains PFAS. Les pesticides et certains médicaments sont également encadrés par la législation sur la protection des eaux.
Il n’existe toutefois pas de valeur limite pour chaque substance connue. Lorsqu’une nouvelle substance ou une nouvelle famille de composés apparaît, il faut parfois encore mettre au point les méthodes d’analyse, les évaluations toxicologiques et les règles applicables. La surveillance doit donc évoluer en permanence.
Évaluer les effets : santé humaine et écosystèmes
Le risque sanitaire dépend de l’exposition
La simple existence d’une substance ou sa détection ne suffit pas à déterminer son effet sur la santé. Il faut notamment considérer :
- la concentration et la durée de l’exposition ;
- la voie d’absorption : eau potable, aliments, air ou peau ;
- la toxicité et le mode d’action de la substance ;
- la sensibilité des enfants, des personnes enceintes, des personnes âgées ou malades ;
- l’exposition simultanée à plusieurs substances.
Pour certains composés, les effets sur les organes, le système hormonal, la reproduction ou le patrimoine génétique sont bien documentés. Pour d’autres, les données restent lacunaires. L’évaluation des mélanges est particulièrement complexe, car les êtres humains et les écosystèmes sont rarement exposés à une seule substance.
L’absence de valeur limite ne permet donc pas de conclure à la sécurité d’un composé. Mais il serait tout aussi erroné de considérer chaque détection comme une menace immédiate sans tenir compte de la concentration.
Les écosystèmes peuvent être plus sensibles
Les organismes aquatiques peuvent réagir à certaines substances à des concentrations plus faibles que celles préoccupantes pour l’être humain. Les pesticides et certains médicaments peuvent ainsi affecter les poissons, les invertébrés ou les algues.
Les critères de l’évaluation écologique ne sont donc pas les mêmes que ceux utilisés pour l’eau potable. Une concentration peut être pertinente pour un organisme aquatique sensible sans constituer directement un danger sanitaire pour la population.
Que signifie réellement « seule une petite fraction a été testée » ?
Il n’existe pas de proportion mondiale calculée avec précision concernant les substances chimiques dont les effets sanitaires ont été évalués de manière complète. Il faudrait d’abord définir ce que recouvrent les termes « utilisées », « testées » ou « suffisamment évaluées ». Les bases de données et les exigences légales diffèrent également selon les pays et les usages.
Un constat est néanmoins établi : pour un grand nombre de substances connues ou utilisées, tous les risques pertinents pour la santé et l’environnement n’ont pas fait l’objet d’une évaluation complète. Cette formule décrit donc une importante lacune dans les connaissances, et non un pourcentage statistique précis.
Agir à la source avant de traiter
Réduire les rejets
La mesure la plus efficace consiste à empêcher autant que possible les substances problématiques d’atteindre l’environnement. Cela passe par des règles ciblées pour les produits chimiques particulièrement préoccupants, un usage soigneux des produits phytosanitaires et la mise au point de solutions de remplacement moins nocives.
L’industrie, l’artisanat, l’agriculture, les communes et les ménages ont tous un rôle à jouer. Utilise les produits selon leur destination et leur dosage ; ne les verse jamais dans les toilettes, les éviers ou les grilles d’écoulement.
Faire évoluer le traitement des eaux usées
Des étapes de traitement supplémentaires peuvent réduire nettement certains micropolluants. Elles ne remplacent toutefois pas la prévention à la source. L’élimination technique est souvent coûteuse et peut transférer une partie des substances vers d’autres flux de déchets.
Une stratégie durable combine donc réduction des substances, production plus propre, traitement adapté des eaux usées et surveillance fondée sur les risques.
Améliorer la surveillance et l’évaluation
Les autorités et les organismes spécialisés doivent adapter régulièrement les programmes de mesure aux nouvelles connaissances. Cela implique des analyses plus sensibles, l’étude des produits de dégradation, une meilleure prise en compte des mélanges et un échange accru de données entre la recherche, l’industrie et les autorités.
Pour toi, la clarté de l’information compte aussi. Elle doit distinguer sans ambiguïté la pollution de l’environnement, la qualité de l’eau potable et le risque sanitaire.
Les bons gestes à la maison
- Ne jette jamais les médicaments dans les toilettes ou le lavabo : rapporte-les à un point de collecte.
- Utilise les produits de nettoyage et de jardinage avec parcimonie, conformément au mode d’emploi.
- Ne verse pas de produits chimiques, de peintures ou de solvants dans les grilles d’écoulement ni dans les canalisations.
- Si tu utilises un filtre domestique, vérifie qu’il répond à un besoin réel, entretiens-le correctement et remplace régulièrement la cartouche.
- Renseigne-toi auprès de ta commune ou de ton fournisseur d’eau sur la qualité locale de l’eau potable.
Un filtre domestique n’est pas nécessaire par principe. Il peut être utile en cas de pollution locale avérée, à condition d’être adapté à la substance concernée. Mal entretenu, il peut même dégrader la qualité de l’eau.
Ce que les prochaines années vont changer
Le nombre de substances chimiques connues continuera d’augmenter. Dans le même temps, les méthodes d’analyse, les bases de données et les modèles d’évaluation progressent. Des composés et des produits de dégradation aujourd’hui difficiles à détecter pourront ainsi être mieux identifiés.
Une évolution importante consiste à évaluer des familles de substances plutôt que des composés isolés. Les PFAS montrent notamment que de nombreuses molécules partagent des propriétés et doivent être considérées ensemble. Les effets combinés et les produits de dégradation persistants prennent eux aussi une place croissante dans l’évaluation.
L’avenir de la protection des eaux ne repose donc pas uniquement sur des seuils de détection toujours plus bas. Il dépend surtout d’une prévention solide, de données fiables, d’un contrôle efficace à la source et d’un traitement adapté à la pollution réellement présente.
En Suisse, la protection des eaux souterraines et des eaux de surface restera une mission centrale. Les contrôles et les exigences légales constituent une base importante, mais ils devront suivre l’apparition de nouvelles substances, l’évolution des connaissances et les changements environnementaux.
La conclusion est simple : une liste de plus de 200 millions de substances ne justifie pas une peur indistincte. Elle rappelle en revanche l’importance de la prévention, d’une surveillance transparente et d’une protection résolue des ressources en eau.
Sources et informations complémentaires
- Office fédéral de l’environnement (OFEV) – Naqua PFAS
- Office fédéral de l’environnement (OFEV) – PFAS ChemRRV
- Agroscope – Yxrpb25Jzd02Njawmq==
- Organisation mondiale de la Santé (OMS) – Foire aux questions sur les lignes directrices relatives à la qualité de l’eau de boisson
- Organisation mondiale de la Santé (OMS) – 9789240045064
- Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) – PFAS